La maladie coeliaque (MC) est une
maladie auto-immune caractérisée, dans sa forme classique, par une
atrophie villositaire totale ou subtotale prédominant au niveau de
l’intestin grêle proximal, secondaire à l’ingestion de gluten. La
prédisposition génétique de cette maladie est importante, puisque près
de 95% des sujets atteints présentent un HLA de classe II de type DQ2
ou DQ8. Considérée encore récemment comme rare et affectant
essentiellement l’enfant, la prévalence de la maladie a été réévaluée.
Celle ci est maintenant estimée à 1/200 (entre 1/100 et 1/500) en
Europe et aux USA avec une majorité de cas diagnostiqués à l’âge
adulte (1). Plus de 150 000 français, plus de 2 millions d’Européens
et d’Américains du Nord seraient donc affectés par cette intolérance
au gluten (blé, seigle, orge). Deux études séro-épidémiologiques
récentes réalisées chez l’adulte en France confirment ces données avec
des prévalences de 1/388 (cohorte MONICA du Nord de la France) et
1/643 (cohorte SU.VI.MAX) (2,3). La majorité des sujets adultes avec
une MC sont cependant asymptomatiques, peu symptomatiques ou encore
présentent des symptômes atypiques. Ainsi la forme classique de la
maladie avec la triade diarrhée, douleurs abdominales et syndrome de
malabsorption du grêle ne représente probablement que moins de 20% des
cas diagnostiqués actuellement (1). On peut à titre d’exemple noter
que 30% des nouveaux cas de MC diagnostiqués aux USA présentent une
surcharge pondérale ou que la majorité des nouveaux cas diagnostiqués
chez l’adulte le sont après l’age de 45 ans (1). La présentation
clinique de la MC a donc été bouleversé et sa fréquence s’est
considérablement accrue depuis la réalisation d’études
séro-épidémiologiques (recherche des anticorps sériques anti-gliadine,
anti-endomysium et anti-transglutaminase avec biopsies duodénales de
confirmation) dans des populations non sélectionnées. Cela en fait
incontestablement l’une des maladies digestives les plus fréquentes,
mais souvent non diagnostiquées. Les symptômes conduisant au
diagnostic de MC sont en effet polymorphes ou mineurs, avec
fréquemment des manifestations extra-digestives (1). Devant cette
maladie protéiforme ou asymptomatique, le corps médical en général et
les gastroentérologues en particulier restent perplexes. Faut-il
dépister et traiter cette pathologie si fréquente, mais si peu
symptomatique ?. Faut-il envisager un dépistage à l’échelon des
populations ? Même si certains préconisent une telle stratégie, il est
à mon sens plus réaliste d’envisager une recherche ciblée de la MC
dans des populations ciblées à haut risque de développer la maladie.
I – Quels sont les sujets à
risque de MC?
Si un syndrome de malabsorption du grêle reste une présentation
clinique classique de la MC, le diagnostic doit, en particulier chez
l’adulte, être évoqué devant des symptômes minimes, des manifestations
extra-digestives ou dans des groupes à risque.
– Symptômes mineurs ou
extra-intestinaux
Le diagnostic de MC peut être évoqué devant une augmentation
inexpliquée des transaminases, voire une hépatopathie sévère
inexpliquée (4,5), une anémie par carence en fer, en folates ou en
vitamine B12 isolée (1), une aphtose buccale récidivante (1) ou encore
des symptômes évocateurs de troubles fonctionnels intestinaux (6). Des
manifestations essentiellement extra-intestinales sont également
fréquemment révélatrice de la maladie : déminéralisation osseuse
inexpliquée, arthralgies, troubles neurologiques (épilepsie,
neuropathie périphérique d’origine carentielle, migraine ou ataxie),
cardiomyopathie dilatée idiopathique ou encore troubles de
reproduction (amenhorrée, infertilité, hypotrophie fœtale ou fausses
couches à répétition) (1).
– Groupes à risque de Maladie
Coeliaque
Le déterminisme génétique de la maladie est
important, puisque 95% des malades expriment un HLA de classe II de
type DQ2 ou plus rarement de type DQ8. De ce fait il existe un risque
accru de MC chez les apparentés aux premier degré de malades
coeliaques (10 à 20%), chez les diabétiques de type I (5%) et chez les
sujets atteints d’autres maladies auto-immunes (thyroïdite, cirrhose
biliaire primitive, dermatite herpétiforme, alopécie, urticaire,
psoriasis, vitiligo, ataxie….). Le risque de MC est d’autant plus
grand chez les sujets atteints de maladies auto-immunes multiples ( de
5% à 30%). Un dépistage et un traitement précoce de la MC pourrait
prévenir, pour certains auteurs, l’émergence de maladies auto-immunes
associées (7), mais ces données restent controversées (cf infra). Le
régime sans gluten ne permet pas habituellement la guérison des
maladies auto-immunes associées, hormis pour la dermatite hérpétiforme,
l’urticaire, le psoriasis, l’alopécie ou l’ataxie (1,7,8). Un
dépistage sérologique des enfants asymptomatiques de sujets atteints
de MC peut être proposé à partir de l’âge de 2 ans, car un diagnostic
précoce pourrait permettre d’éviter la constitution d’une
déminéralisation durant la croissance et un risque de petite taille à
l’âge adulte (9,10). Un risque accru de fractures (9) et de petite
taille à l’âge adulte a été rapporté chez les sujets atteints d’une MC
de l’enfant non traitée (9,10). Une MC asymptomatique peut être
également présente chez 1 à 5% des patients souffrant d’une
ostéoporose idiopathique qui est la seule manifestation de la
malabsorption intestinale du calcium et de la vitamine D (1,8).
II – Quel est le bénéfice attendu
du diagnostic et du traitement des sujets atteints de maladie
coeliaque peu symptomatique ou asymptomatique?
Le dépistage des formes peu symptomatiques ou silencieuses de la
MC peut se justifier soit par l’amélioration de manifestations même
mineures, mais invalidantes soit par la prévention de complications
telles le lymphome, les maladies auto-immunes ou la déminéralisation
osseuse.
- Amélioration des symptômes
Chez les patients avec une atrophie
villositaire, le régime sans gluten (RSG) permet habituellement la
rémission de symptômes liée à l’intolérance au gluten en particulier
les troubles digestifs mimant une pathologie fonctionnelle banale
(diarrhée, douleurs abdominales, ballonnements…), l’anémie ou les
apthes (1,6). Les liens entre pathologie fonctionnelle intestinale et
intolérance au gluten pourraient dans l’avenir être revisités. Ainsi
une étude, réalisée en Allemagne, a suggéré que certains cas de
syndromes de l’intestin irritable avec une diarrhée d’allure
fonctionnelle, répondant aux critères de Rome II, et un bilan
endoscopique et histologique (biopsies duodénales et coliques) normal
pouvaient être secondaires à une intolérance au gluten latente. Parmi
les sujets atteints de troubles fonctionnels, 35% avaient le génotype
HLA-DQ2 (95% chez les coeliaques), 23% une lymphocytose
intra-épithéliale. Aucun n’avait des anticorps sériques détectables
(AGA ou tTG), mais 30% avaient des anticorps présents dans le suc
duodénal. Après un RSG, une diminution significative des symptômes a
été observée chez les sujets avec un génotype HLA-DQ2 et des anticorps
AGA et/ou tTG présents dans le suc duodénal (11). Ces données, si
elles se confirment, suggèreraient qu’un sous groupe de sujets
souffrant de diarrhée étiquetée fonctionnelle pourrait en fait avoir
une MC latente ou plutôt une intolérance au gluten « a minima » , et
bénéficier d’une exclusion du gluten alimentaire avec à long terme une
diminution de la consommation de soins si fréquente chez ces patients
(12). L’augmentation des transaminases associée à la MC, se normalise
dans 90% des cas après 1 an d’éviction du gluten et une biopsie
hépatique n’est requise qu’en cas d’échec du régime bien suivi (5).
Quelques cas d’hépatopathies sévères justifiant d’une transplantation
hépatique et associées à une MC ont été spectaculairement améliorées
par un RSG (4). Les troubles neurologiques associés à l’intolérance au
gluten soit centraux, à type d’ataxie ou de migraine, soit
périphériques à type de neuropathie semblent bénéficier dns certains
cas de l’éviction du gluten (8). Une MC méconnue a été détectée chez
près de 1,2% des femmes enceintes asymptomatiques et était associée à
un risque accru de fausses couches à répétition ou d’une hypotrophie
fœtale. Le bénéfice du RSG sur le devenir des grossesse ultérieures
n’est pas démontré, mais a été rapporté (13).
- Prévention des complications
secondaires à une MC non diagnostiquée.
Le dépistage de sujets coeliaques asymptomatiques pourrait se
justifier si il existe un bénéfice pour prévenir la survenue de
complications graves: lymphome, maladie auto-immune ou ostéopénie. La
survenue d’un lymphome invasif ou d’une sprue réfractaire (forme de
lymphome T intra-épithélial de bas grade (14)) est une complication
rare de la MC. Le risque de lymphome de haut grade avait été
initialement estimé à 80 fois supérieur à celui d’une population
contrôle pour les sujets ne suivant pas le RSG et ce risque était
significativement minoré par un RSG bien suivi (x20) (15). Le risque
de lymphome ou de cancer a été récemment réévalué sur une étude du
registre suédois comportant plus de 24000 cas de MC hospitalisées et
apparaît significativement moindre avec un risque relatif de 6 pour le
lymphome intestinal et de 1,3 pour tout type de cancer (16). De plus
dans une série comportant un suivi longitudinal de plus de 1000
malades sur 30 ans, les cas de lymphome invasif (1%) ont été observés
uniquement chez les sujets symptomatiques au moment du diagnostic et
jamais chez les patients asymptomatiques diagnostiqués lors d’ un
dépistage (17). Cependant dans la majorité des séries, seulement la
moitié des lymphomes associées aux entéropathies surviennent sur une
MC préalablement connue et 50% révèlent une MC silencieuse. Le
bénéfice d’un dépistage pour prévenir ces cas de lymphome compliquant
une MC asymptomatique n’est pas connu, mais le risque de lymphome
associée à la MC semble si faible qu’il ne peut à lui seul justifier
un dépistage de masse. La MC est fréquemment associé à d’autres
maladies auto-immunes, parfois multiples dans 5 à 30% des cas. Une
étude italienne a montré, chez des enfants et des adultes jeunes, que
l’âge tardif au diagnostic de la MC était significativement corrélé à
une fréquence accrue d’autres maladies auto-immunes (7). Ces données
pourraient donc constituer un argument pour un dépistage précoce de la
MC afin de prévenir l’émergence d’autres pathologies auto-immunes,
mais d’autres études et notamment chez l’adulte n’ont pas confirmé
cette hypothèse (10). Le dépistage de la MC pourrait se concevoir chez
les patients atteints de pathologies auto-immunes, surtout si elles
sont multiples, susceptibles d’être améliorées par un RSG ou si il
existe un risque important d’ostéopénie fracturaire (corticothéraphie
prolongée par exemple…). Le risque de déminéralisation osseuse, évalué
par ostéodensitométrie osseuse, est important (près de 50% des cas)
que la MC soit symptomatique ou non (9,18-20). Il semble exister un
risque de fractures au niveau des membres chez les malades coeliaques
non diagnostiqués (9), mais les données concernant le risque
fracturaire qui semble faible doivent être consolidées (21). Le RSG
permet une régression partielle de la déminéralisation osseuse et
constitue incontestablement un argument pour justifier et motiver un
régime contraignant chez des sujets asymptomatiques (20). Inversement
une recherche systématique d’une MC méconnue semble justifiée chez les
patients atteints d’ostéoporose inexpliquée ou atypique, puisqu’une MC
silencieuse y a été diagnostiquée comme la cause de la
déminéralisation osseuse dans 5% des cas (1, 20).
III Quel est le risque de ne pas
traiter une MC asymptomatique ?.
La seule possibilité de répondre formellement à cette question
serait d’évaluer prospectivement sur une durée très prolongée le
devenir de deux groupes (régime sans gluten et régime normal) de MC
asymptomatique diagnostiquée par dépistage. Cette étude est difficile,
voire impossible à mettre en place. Pour obtenir une réponse à cette
question, nous étudions le devenir à l’âge adulte de sujets chez qui
un diagnostic de MC avait été posé dans l’enfance et qui avaient
repris un régime normal, sans réapparition de symptômes. Après 14 ans
en moyenne d’un régime normal, aucun cas de lymphome ou de MAI n’a été
observé dans notre série de 45 patients. Cependant plus de 80% avaient
une atrophie villositaire associées à des carences biologiques et plus
de 50% avaient une déminéralisation osseuse, parfois sévère (22). Avec
le même objectif, Cosnes et coll a montré que les patients avec des
symptômes évocateurs de MC dans l’enfance, mais diagnostiqués
seulement à l’âge adulte avaient une plus petite taille et un risque
accru d’infertilité qu’une population contrôle appariée (10).
IV – Comment dépister ?
A l’échelon individuel, la recherche de la
MC peut s’envisager dans 2 situations distinctes. La première est
celle ou une endoscopie haute est réalisée, par exemple devant des
troubles digestifs apparemment fonctionnels, une anémie ou un
amaigrissement... Des biopsies duodénales systématiques doivent être
réalisées pour rechercher une atrophie villositaire, même en présence
d’un aspect endoscopique normal de la muqueuse duodénale. La seconde
situation est celle ou les symptômes ne justifient pas la réalisation
d’une endoscopie haute (par exemple une augmentation inexpliquée des
transaminases) ou devant un sujet asymptomatique, mais appartenant à
un groupe à risque (apparenté d’un patient coeliaque par exemple). Une
étude sérologique sera réalisé en première intention. Elle comporte un
dosage pondéral des immunoglobulines (pour rechercher un déficit
sélectif en IgA, présent chez 2 à 3% des MC) et une recherche
d’anticorps sériques anti-endomysium (AEM) de type IgA. En cas de
déficit en IgA, cette recherche sera complétée par une recherche d’AEM
de type IgG ou d’anticorps antigliadine (AGA) de type IgG, souvent
plus disponibles en pratique courante(1-3). Une biopsie duodénale ne
sera proposé qu’en cas de positivité des AEM IgA ou des AEM et/ou AGA
de type IgG associés à un déficit sélectif en IgA. L’utilisation des
anticorps anti-transglutaminase récemment disponibles sous forme de
test ELISA reste encore à valider et la seule positivité de ces
anticorps ne doit pas conduire à la réalisation de biopsies, hormis un
contexte clinique très évocateur de MC, en raison d’un taux important
de faux positifs (3).
Conclusion
L’émergence d’un nombre très important de
cas de MC asymptomatique ou peu symptomatique pose actuellement la
question du dépistage et du bénéfice attendu. Certains prônent un
dépistage à grande échelle en s’appuyant sur les recommandations de
l’OMS. Celles ci préconisent un dépistage de masse d’une maladie si la
détection précoce de celle ci est difficile à partir de signes
cliniques caractéristiques, si la maladie est fréquente et responsable
d’une morbidité significative au sein de la population générale, si
les tests de dépistage sont sensibles et spécifiques, si un traitement
est disponible et enfin si l’absence de diagnostic précoce favorise la
survenue de complications sévères difficiles à traiter. Stricto sensu,
la MC pourrait en effet rentrer dans ce cadre et déjà certains experts
sont ouvertement favorables à la généralisation de ce dépistage (23).
Pour ma part, je pense qu’une telle stratégie n’est pas souhaitable et
nécessiterait préalablement des études avec un suivi à très long terme
pour évaluer le bénéfice en terme de santé publique. Actuellement il
me semble plus opportun de sensibiliser le corps médical dans son
ensemble aux nouvelles manifestations de la maladie qui reste très peu
connue en particulier en médecine générale et dans d’autres
spécialités (endocrinologie, neurologie, rhumatologie, gynécologie…).
Le dépistage doit ainsi être ciblé et porter sur des groupes à risque,
tels les patients souffrant de symptômes digestifs minimes ou avec des
manifestations extra-intestinales (anémie, troubles fonctionnels
intestinaux, ostéopénie…). Il semble également licite de le proposer
aux sujets asymptomatiques à haut risque (enfants des sujets atteints
de MC, maladies auto-immunes, ostéoporose inexpliquée) chez qui un
dépistage et un régime sans gluten peut prévenir ou corriger les
complications osseuses, telles l’ostéopénie.
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